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Longchamp PalaceMarseille 1ᵉʳ

Une mosaïque de 1930

La fontaine du Palais,en tesselles d’or

Elle occupe tout l’arrière-bar. On la voit avant de voir le comptoir, avant même de voir les bouteilles. Pendant une trentaine d’années, personne ne l’a vue du tout : elle était vissée sous des panneaux de stratifié.

Deux demis posés sur le zinc, la fresque en mosaïque éclairée juste derrière.
La fresque éclairée, vue depuis le zinc.

Ce qu’elle représente

Le monumentau bout de la rue

La scène n’a pas été choisie au hasard. Ce que la mosaïque figure — la colonnade en fer à cheval, la cascade, les jets d’eau blancs qui retombent en gerbe — se trouve à quelques centaines de mètres, en haut du même boulevard.

Le Palais Longchamp n’est pas un palais : c’est un château d’eau. Marseille a longtemps manqué d’eau douce, au point que le choléra de 1834 a fini de convaincre la ville qu’il fallait la faire venir de loin. Le canal de Marseille, conduit par l’ingénieur Franz Mayor de Montricher, amène l’eau de la Durance jusqu’en ville en 1849. Vingt ans plus tard, on inaugure le monument qui célèbre cette arrivée : un bassin, une cascade, un groupe sculpté qui figure la Durance elle-même, et deux ailes en colonnade abritant le musée des Beaux-Arts et le muséum d’histoire naturelle.

Reproduire ce monument derrière un bar, dans les années trente, revenait à afficher l’adresse sur le mur. Une enseigne avant l’enseigne : le client entre, lève les yeux, et sait exactement où il est.

La fresque en mosaïque vue de face : la fontaine du Palais Longchamp, ses jets d’eau blancs, ses arcades et son ciel de tesselles d’or.
La fontaine, ses jets et son ciel d’or.

Qui l’a posée

Les Patrizio,mosaïstes cours Lieutaud

L’atelier ouvre en 1903, cours Lieutaud, et traverse le siècle sur plusieurs générations. C’est l’histoire de beaucoup de mosaïstes marseillais de cette période : des familles venues d’Italie, formées à un métier qui ne s’apprend pas à l’école, qui posent des sols d’église le lundi et des devantures de commerce le mardi.

Le travail est le même dans les deux cas. On dessine le motif à l’échelle, on coupe les tesselles à la pince, on les pose une à une, à l’envers ou à l’endroit selon la méthode, puis on jointoie. Une fresque comme celle-ci compte plusieurs dizaines de milliers de morceaux. Le temps se mesure en semaines, et le prix en surface.

Ce qui distingue une mosaïque d’une peinture murale tient en un mot : la lumière. Une peinture absorbe ; la pâte de verre renvoie, et chaque tesselle la renvoie dans un axe légèrement différent, parce qu’aucune n’est posée parfaitement à plat. C’est pour cela qu’un fond d’or ne rend jamais deux fois le même effet selon l’heure — et pour cela qu’on le réservait aux ciels.

Détail de la fresque : arcs, éventails et rosaces de tesselles dorées, bleues et orange.
Éventails, gradins et cabochons : la grammaire art déco.

Pourquoi elles ont disparu

Le stratifiéa mangé les cafés

Cette fresque a failli suivre le sort de la plupart des mosaïques de troquets marseillais. La différence, ici, c’est qu’on l’a recouverte au lieu de l’abattre.

Le stratifié décoratif — le formica, du nom de la marque qui l’a imposé — est inventé au début du XXᵉ siècle comme isolant électrique, puis devient après-guerre le matériau de la modernité domestique. Il est lisse, lavable d’un coup d’éponge, imperméable, disponible dans toutes les teintes, et surtout : il se pose par-dessus. On n’a rien à démolir.

Dans les cafés français des années 1950 à 1970, il gagne d’abord les tables, puis les banquettes, puis les murs. La mosaïque, la faïence et le bois verni passent alors pour démodés, salissants, difficiles à entretenir. Un patron qui voulait avoir l’air moderne recouvrait. Un patron qui avait de l’argent démolissait.

C’est ce qui explique une chose contre-intuitive : les mosaïques qui ont survécu sont souvent celles qu’on a cachées. Le panneau vissé les a protégées de la fumée, du gras et des coups pendant que les autres partaient à la benne. Retrouver une fresque intacte derrière un mur des années soixante-dix n’est pas un miracle — c’est la conséquence directe de la paresse d’un chantier.

Ici, les panneaux ont été démontés et la fontaine était là, entière. Elle a repris sa place au-dessus des bouteilles, et c’est désormais elle qui donne le ton du lieu : ses ors, son indigo, sa brique et son orange se retrouvent partout, jusque sur ce site.

Le plafond travaillé, les globes de laiton et les vitraux colorés de la porte d’entrée du Longchamp Palace.
Le reste du décor d’origine : plafond, globes de laiton et vitraux de la porte.

Histoire de la fresque rapportée par Paris ZigZag et GLAP Marseille. Le reste — canal de Marseille, Palais Longchamp, stratifié — relève de l’histoire générale.

Cent soixante-dix ans

De l’eau de la Duranceau mur du fond

  1. 1849

    L’eau arrive à Marseille

    Après des siècles de citernes, de puits et d’épidémies, l’eau de la Durance entre enfin dans la ville par le canal de Marseille, ouvrage conduit par l’ingénieur Franz Mayor de Montricher. La cité décide de célébrer cette arrivée par un monument à la hauteur de l’événement.

  2. 1869

    Le Palais Longchamp est inauguré

    Henry Espérandieu dessine un château d’eau monumental : une colonnade en fer à cheval, une cascade, un groupe sculpté qui figure la Durance, et deux ailes qui abritent le musée des Beaux-Arts et le muséum d’histoire naturelle. Le boulevard qui y mène prend son nom.

  3. 1903

    L’atelier Patrizio ouvre cours Lieutaud

    Une famille de mosaïstes s’installe à Marseille et y travaille sur plusieurs générations. Ses tesselles se retrouvent dans les églises de la ville comme dans les devantures de commerce et les arrière-bars des cafés de quartier.

  4. les années 1930

    Le bistrot ouvre au 22

    Le décor est celui de son époque : comptoir, globes de laiton, vitraux colorés, plafond travaillé — et, derrière le bar, une fresque de tesselles qui représente la fontaine que l’on voit au bout du boulevard, à quelques centaines de mètres.

  5. les années 1970

    Le formica recouvre tout

    Le stratifié, lisse et lavable, est la modernité de l’après-guerre. Dans les cafés de France, il gagne les tables, puis les banquettes, puis les murs. Ici, il est vissé par-dessus la mosaïque, qui disparaît de la vue pendant des décennies.

  6. aujourd’hui

    On la retrouve en grattant

    La fresque a réapparu quand on a démonté les panneaux : entière, sous la poussière. Elle est redevenue ce qu’elle avait toujours été — la première chose que l’on voit en poussant la porte.

Le vocabulaire

Six motspour lire un mur

Les termes du métier, traduits — de quoi regarder la fresque autrement qu’en touriste, et reconnaître les mêmes gestes dans d’autres cafés de la ville.

Tesselle
Le petit cube de pâte de verre, de marbre ou de céramique dont se compose une mosaïque. Un mur comme celui-ci en compte plusieurs dizaines de milliers, posés un par un, à la main.
Smalti
Pâte de verre opaque coulée en galettes puis cassée au marteau. Sa cassure irrégulière renvoie la lumière dans tous les sens : c’est ce qui fait scintiller une mosaïque là où une peinture reste mate.
Tesselle d’or
Une feuille d’or battue, prise entre deux couches de verre. C’est le matériau le plus coûteux d’une mosaïque, et celui qu’on réserve aux fonds et aux ciels — comme ici, tout autour de la fontaine.
Art déco
Le style des années 1920 et 1930, nommé d’après l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925. Lignes droites, symétries, motifs en éventail et en gradins, couleurs franches. C’est la grammaire de cette fresque.
Zinc
Le comptoir, par métonymie : les plateaux de bar étaient coulés en zinc, un métal tendre qui se raye et se patine au lieu de s’user. « Boire un coup sur le zinc », c’est le boire debout, au comptoir.
Vernissage
Le premier soir d’une exposition, quand l’artiste est là et que les œuvres viennent d’être accrochées. Le mot vient de l’usage ancien de vernir les toiles la veille de l’ouverture d’un salon.